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J’ai une colocataire...

Nous avons fait connaissance quelques jours après mon retour de vacances, alors que j’étais plongée dans un super polar, bien au chaud sous ma couette. Dans la pénombre de ma chambre, je l’ai vu surgir du dessous de mon armoire-dressing posée à même le sol, filocher à travers la pièce, puis réintégrer ‘ses’ pénates avec une rapidité inouïe.

Sur le coup, bien qu’interloquée par son sans-gêne, je l’ai trouvée mignonne dans son beau gris souris et je me suis laissé attendrir par ce petit rongeur au museau pointu. Elle avait plutôt l’air sympa. J’ai souri… c’était de circonstance… C’est ça, être idéaliste !

La porte-fenêtre de ma chambre accède directement à ma terrasse. Souvent ouverte à la belle saison, elle est un passage rêvé pour les insectes qui viennent butiner mes fleurs. J’ai donc pensé qu’à l’instar des abeilles, moucherons et autres compères du genre, ma visiteuse noctambule ressortirait dès l’aube pour aller rejoindre son fief à l’extérieur. J’ai donc fait mon habituelle opération portes-ouvertes dès mon réveil.
Mais la vagabonde n’a pas semblé être attirée par la fraîcheur automnale. Au lieu d’en profiter pour s’échapper, elle a choisi d’élire domicile ici, chez moi. Elle a dû aimer la déco de mon appart, son atmosphère convivial et ses odeurs de cuisine. Le soir venu, j’ai eu droit au même scénario que la veille, sauf qu’elle s’est vite enhardie, élargissant son territoire privé aux autres pièces pour squatter en définitive le logement dans son intégralité. « Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. »
Planquée pendant la journée (elle doit récupérer ses nuits agitées…), elle ne réapparaît qu’à la tombée du jour avec une agilité édifiante et la rapidité de l’éclair. Je l’ai dénommée « Speedy Gonzales 2 ». Elle n’a pas reçu davantage d’éducation que sa cousine mexicaine. Elle se contrefout du tapage nocturne et grattouille, à des heures indues, je ne sais quoi je ne sais où. Elle grimpe et farfouille partout, se faufile avec une souplesse déconcertante dans la moindre petite fente, fouine dans certains tiroirs que j’aurais juré inaccessibles, trifouille dans mes pots de fleurs, perfore papiers et plastiques, grignote au passage ce qui lui tombe sous la main, comestible ou non, dissimule des petits tas hétéroclites dans les coins. Et de surcroit… comble de l’horreur !... elle dépose, où ça lui chante, de minuscules crottes noires. Elle chicote mais ne chipote pas.

Inutile de vous dire que j’ai vite déchanté !

J’ai d’abord mis sous clés toutes les denrées alimentaires… J’ai acheté pour la première fois de ma vie une tapette classique constituée d’un socle en bois muni d’un crochet et d’une barre de ferraille, persuadée que le mécanisme du ressort métallique abrégerait ainsi son séjour clandestin. « Sourira bien qui sourira la dernière ! »
C’était sans compter sur l’intelligence de ma squatteuse qui, outre ses surprenantes capacités d’adaptation, était rusée comme un renard. Elle a d’abord dédaigné le camembert au lait cru de Normandie, un A.O.C. made in France, lequel camembert a fini par se faire la malle sur la planchette. Et pour que je comprenne bien qu’elle me narguait, elle a déposé trois petites crottes, juste à côté du calendos labellisé en fuite, histoire de confirmer son passage. Une sorte d’autographe quoi ! « Passons ! Tout le monde n’aime pas les fromages de caractère. »

Je n’ai pas eu davantage de succès avec le lard, un bacon allemand du premier choix. Même mise en scène ! « Bon, elle n’aime pas la poitrine de porc fumée non plus », ai-je pensé. Je me suis demandée si elle était végétalienne ou quelque chose dans le genre. J’ai alors testé les biscuits, d’abord une spécialité germanique, un délicieux petit roulé fourré de crème pâtissière et de graines de pavot, puis une pâtisserie française de Commercy, très réputée. Elle a retrouvé l’appétit et englouti l’un et l’autre, mais à ma grande stupéfaction, sans se faire pincer, c’est le cas de le dire. « Nono, c’est pas le moment de pleurer comme une madeleine. »

Les tapettes n’ont pas mieux fonctionné avec la saucisse blanche de Bavière, rissolée à souhait au beurre salé de Guérande, dont elle n’a pas laissé une seule miette. Et ainsi de suite. Elle a bouffé toutes les petites gâteries diverses que je m’évertuais à placer judicieusement à d’autres fins. Fine gueule ma souris !
Face à l’inefficacité probante des tapettes, j’ai décidé de mettre le paquet. Sans lésiner sur la quantité, j’ai carrément acheté un lot de trois souricières plus sophistiquées qui ressemblent à de petites cages dont l’entrée est censée se refermer d’un coup sec sur le rongeur trop audacieux. Ces pièges sont équipés d’un système d’appât qui évite l’ajout de toute nourriture. Le top d’après la vendeuse ! Mon fils me les a installés lui-même, suspectant que je le fasse de travers, choisissant même des emplacements soi-disant stratégiques. Mais à ma grande déception, ils n’ont ni appâté, ni épaté Speedy Gonzales 2 qui ne semblait pas être tombée de la dernière pluie. « OK ! Tu veux jouer à première vue au chat et à la souris. »
Gamins, nous avons tous poussé la chansonnette de la souris verte qui courait dans l’herbe. Baliverne ! Je vous mets au défi de l’attraper par la queue. Par contre, la comptine ne raconte pas de sornette en ce qui concerne les petites crottes… que je retrouvais dans le tiroir où je range mes petites culottes. « De grâce, pas dans mon linge ! » Du coup, ma souris grise était devenue ma bête noire, se comportant chez moi comme en terrain conquis, franchissant sans scrupules les limites de la bienséance.

C’est dans ces pitoyables conditions que Speedy 2 s’est incrustée deux longs mois au chaud, persistant à m’en faire voir de toutes les couleurs. « Quelle galère ! » Mon appartement était devenu une sorte de laboratoire inversé où c’était moi le cobaye, un sujet dont elle testait le sens de l’hospitalité et la patience, un sujet contraint de désinfecter au quotidien les traces des expériences nocturnes auxquelles elle se livrait.

Elle commençait sérieusement à me taper sur le ciboulot. J’ai instauré une sorte de rituel obsessionnel, vérifiant plusieurs fois par jour les souricières prétendues « au top ! » mais qui restaient désespérément vides. Jusqu’au jour où en dépit des consignes de la notice d’utilisation, j’ai foutu au fond des pièges inopérants une boulette périmée de frometogomme hors d’âge. « Fini les délicatesses ! »

Ça n’a pas trainé. Je regardais au salon la fin de l’émission « C’est dans l’Air » quand j’ai entendu le piège se refermer et la souris chicoter. Un vrai barouf ! Je me suis levée d’un bond vers la cuisine et j’ai allumé. Elle se débattait avec une telle vigueur que le piège se déplaçait avec elle. Elle était devenue dodue, la coquine. Elle était à deux doigts de se libérer et j’ai paniqué à l’idée qu’elle puisse aller se camoufler, blessée, à l’arrière inaccessible de mon armoire. J’ai fait ni une ni deux. J’ai coincé piège et rongeur sous ma pelle et j’ai tapé avec la balayette. « Coriace la bestiole ! ». J’ai arrêté dès qu’elle s’est immobilisée. La pelle a succombé dans la bagarre, et le transport de Speedy 2 estourbie devait être son dernier voyage. De peur que ma victime inanimée ne reprenne connaissance en dépit de son état « on n’est jamais trop prudent », je l’ai balancée par la fenêtre depuis le premier étage. Elle a atterri dans un massif de fleurs qui donne sur une petite ruelle privée sans lumière mais assez fourni pour amortir le choc. « Ni vu ni connu ! »

Et du bout des doigts, la mine vraiment dégoutée, j’ai mis à la poubelle… l’arme du crime et le brancard de circonstance.

NC