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Portait de femme....

« Eh ben dis donc, j’ai pris un sacré coup de vieux ! Je sais bien qu’on ne peut pas être et avoir été, mais quand même, chez moi, c’est un peu prématuré. »
Ce constat sur les ravages du temps, je me l’inflige pratiquement chaque matin dès le saut du lit, lorsque je scrute dans la glace placée au-dessus du lavabo la trombine de mon clone. Pas génial notre tête à tête ! C’est un coup à faire profil bas, voire à perdre la face… Aujourd’hui, c’est encore pire que d’habitude et je vais devoir faire front. Mon miroir aurait mieux fait de réfléchir à deux fois avant de me renvoyer cette mine décatie. Je soupire.

J’ai chopé un sacré rhume de cerveau et alors que d’ordinaire j’ai plutôt le nez creux, à ce moment précis « ich habe die Nase voll »… Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et comme dans la chansonnette de Charles Vildrac, il y a du grabuge : j’ai la bobine en marmelade, la joue fendue et l’nez bouché. Un truc visqueux de source conjonctivale s’est agglutiné au coin de mes yeux, ce qui me met à mon tour de mauvaise humeur et m’oblige à ouvrir en grand les quinquets pour passer le reste de mes traits en revue.

Mes courts cheveux blancs sont hirsutes et mes sourcils en bataille. J’ai les yeux cernés et l’œil noir. A proximité des tempes, ma peau sèche se desquame par endroits. Mon côté gauche sur lequel j’ai somnolé a vachement morflé. Ma joue rouge exhibe les marques des pliures de l’oreiller que vient entrecouper l’empreinte transversale du tuyau qui m’alimente en oxygène. Au fil de la nuit, les canules ont amassé à la naissance de mes narines les séquelles blanchâtres et asséchées de mes secrétions nasales. Entre nous, vu l’ampleur de mes éternuements depuis hier, ça me pendait au nez… Légèrement masochiste sur les bords, je poursuis mon inspection faciale d’un regard intraitable, fixant l’impitoyable glace. On est loin du conte de Blanche Neige… « Miroir, Ô mon beau miroir, dis- moi… pourquoi restes-tu ainsi de glace ? » Nouveau soupir !

Il va encore falloir jouer du rasoir pour calmer les ardeurs de ma pilosité en pleine croissance. Quelle barbe ! De drôles de plis fripent ma peau à l’échancrure de mon col. Comme le reste, ma gorge en a pris un coup et ce n’est pas demain la veille qu’un homme va me sauter au cou. Pour parfaire le tableau, une petite traînée sèche s’échappe de la commissure de mes lèvres. Ça, c’est tout nouveau. On jurerait une trace de gastéropode. Il ne manquait plus que ça. Je pressens que je n’ai pas fini d’en baver… Ça ne va pas m’aider à sortir de ma coquille.

J’hésite à entrouvrir les miroirs de côté, histoire d’inspecter à son tour mon profil et puis je me ravise. Me voir de face me suffit amplement. Je ne me reconnais pas dans ce visage congestionné duquel je suis censée faire la toilette. Alors que je persiste à grommeler, Miss Remontrances vient mettre son grain de sel et m’attaque de front.
« Et ben dis donc, tu ne t’arranges pas le portrait, ma vieille. Une vraie caricature ! C’est le mur des lamentations ce matin ou quoi ? A ce stade, tu devrais consulter. Non seulement tu réfléchis mal mais en plus, tu exagères. »

Pause…

« Tu n’en as pas marre de faire ta mauvaise langue et de pleurnicher ainsi sur ton faciès ? A quoi ça t’avance d’avoir la dent si dure ? Figure-toi que tu as un tas de circonstances atténuantes et au lieu de maugréer, fais bonne figure : tu frises les soixante-dix berges, tu as une bonne crève, tu n’as pratiquement pas dormi. Quiconque à ta place aurait la mine bien plus défaite que tu ne l’as. Et puis souris. Tu as tellement de charme quand tu ne fais pas la gueule. »

« Eh Nono, j’te parle. Tu as la chance d’avoir toute ta tête alors ne la baisse pas. Accepte simplement de vieillir sans noircir pour autant le tableau. C’est vrai quoi, tu attiges. Tu te tires un portrait aussi inanimé qu’une nature morte. A croire que tu ne peux plus te voir en peinture. Tes tourbillons de clair-obscur n’amusent pas la galerie. C’est de l’autodestruction où tu broies le noir et le Renoir. Tu te mets le doigt dans l’œil ma fille, et tu ferais mieux de prendre le mors aux dents. Tu es une femme de tête et même une femme de plume. Tu pourrais te décrire en termes plus flatteurs. Et vu ton naturel naïf, mieux vaudrait te dépeindre au pinceau plutôt que de t’attaquer au couteau. »

Elle me balance tout ça en vrac, en pleine figure. Mais de quoi se mêle-t-elle, cette conscience redresseuse de torts, avec ses jugements de valeur à la noix et ses propos flagorneurs ? C’est facile de critiquer la paille de son voisin quand on reste bien planqué derrière la poutre de sa tour d’ivoire.
Je me dis que le silence est le plus grand des mépris. Je fais la sourde oreille et je reste bouche cousue, histoire de lui clouer le bec. Néanmoins, dans mon for intérieur, je sais qu’elle a raison de me sermonner. Ou bien je passe ma journée à me lamenter et là, bonjour les dégâts, ou bien je me regarde avec davantage d’indulgence. Je fais d’abord la fine bouche puis j’accepte cette seconde proposition du bout des lèvres.
Disposée à sauver la situation, je décide de me lancer à vue de nez dans un lifting réparateur. J’ai à ma disposition tout un assortiment de produits miraculeux : des crèmes hydratantes et raffermissantes, des pommades émollientes, des baumes apaisants, sans compter les fards à joues, ceux à paupières, les rouges à lèvres, les mascaras… Ils sont mes alliés trompe-couillons qui me redonnent en principe bonne mine.

Je n’ai rien prévu de spécial ce matin et ça tombe pile-poil. Bille en tête, après une étude approfondie du terrain, j’attaque de front mes travaux de ravalement. D’abord, extraction des bulbes pileux dont les petites tiges se sont dispersées un peu partout sur la façade. Ne riez pas à gorge déployée, c’est une façon comme une autre de reprendre du poil de la bête… Très vite, des plaques rougeâtres surgissent aux endroits que la pince à épiler a tuméfiés, aggravant du coup l’état du chantier. Pas de panique, j’ai les moyens de les anéantir. Petit lait de toilette par ci, petite crème par là… Un bon masque dissimulera ensuite ce mélimélo de rides et de traces hétéroclites. Je m’y affaire d’emblée, j’effleure, je masse, j’étale puis je pars m’allonger le temps que les matériaux œuvrent.

Désœuvrée sur mon lit, je gamberge. En réalité, je n’ai jamais fait mon âge réel ou plus exactement, j’ai tout fait à l’envers. Aujourd’hui, alors que je voudrais paraître encore jeune, on me donne facilement dix ans de plus. Adolescente, j’aurais donné jusqu’à ma dernière chemise pour paraître plus âgée. Je laisse vagabonder mes souvenirs d’enfance.

En troisième, j’avais encore l’allure d’une gamine malingre. A 14 ans j’en paraissais douze. Par chance, je n’étais pas la seule élève victime d’une puberté tardive et nous avions constitué au sein même du collège une sorte de clan des laissées-pour-compte. Certains adolescents pubères au visage duveteux ne manquaient pas de faire des gorges chaudes de notre platitude à l’appui de comparaisons bouffonnes, telles « une planche à pain », « une limande », « une planche à repasser » qui me restaient personnellement en travers de la gorge. Quitte à rester dans le vif du sujet, j’aurais préféré qu’ils me fassent du plat... Je convoitais en silence les rondeurs bien placées de certaines filles de ma classe et je regardais tournicoter autour d’elles des freluquets dégingandés en pleine découverte de leur libido naissante.

Émergeant de mes mémoires songeuses qui m’ont ramenée un bon demi-siècle en arrière, je retourne à la salle de bains. Je laisse tomber mon masque et je pique mon fard sur l’étagère. C’est les pommettes qui vont être contentes. Je me dorlote, je me bichonne, je me coucoune. Au fur et à mesure de l’avancée des finitions, ma façade se détend à vue d’œil. Comme dans les cures de rajeunissement, les expressions de mon visage s’adoucissent peu à peu. Docile, j’accroche même un sourire à ma face. Le résultat final est si concluant que j’admire presque la frimousse relookée qui se mire à présent devant moi. Une métamorphose qui vaut le coup d’œil et me rend bouche bée ! Comme quoi elle avait raison, Miss Conscience, de me secouer les prunes. Il est temps pour moi d’accepter les choses et de les positiver. Carpe Diem !

C’est la seule façon de voir la vie en rose…

De l’autre côté du miroir, une femme radieuse me fait un clin d’œil. Bien pomponnée, elle n’est pas si mal que ça. Serait-ce une illusion d’optique ?